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Pensée privée et représentation dans l'action

Pierre Vermersch CNRS GREX Groupe de recherche sur l'explicitation Ce texte a été publié comme chapitre d'ouvrage dans : Weill A., Rabardel P., Dubois D., (edts), Représentations pour l'action. pp 209-232, Octares, Toulouse.

Contrairement à la plupart des contributions, mon texte ne porte pas sur une recherche terminée, mais s'inscrit au contraire dans le démarrage d'un nouveau programme de recherche, tant par le cadre théorique (pensée privée, codage sensoriel), que par la méthodologie (entretien d'explicitation, gestes oculaires).
Ce travail porte sur l'apprentissage des partitions chez les pianistes professionnels. Dans ce métier, comme dans tous les examens ou concours qui y préparent, l'exécution des morceaux de musique se fait sans la partition. Cette activité professionnelle est donc particulièrement intéressante pour l'étude de la représentation dans l'action, puisque l'exécution manuelle ne peut s'appuyer que sur la représentation que le pianiste a construit du morceau qu'il exécute. Par ailleurs, le fait que cette activité d'apprentissage de partition soit intégré à l'activité professionnelle, permet de l'étudier dans des conditions "écologiques" puisqu'elle fait partie de son activité normale.
Cette recherche ne s'inscrit pas dans une demande sociale explicitement formulée. J'ai choisi de travailler sur cette activité parce qu'elle me paraissait exemplaire pour mettre en évidence un aspect de "la pensée privée": le codage sensoriel du représenté. Cependant, les conséquences pratiques sont loin d'être négligeables, puisque cet apprentissage de partition constitue une des grandes difficultés de la formation des pianistes et un des critères d'accès à une carrière de concertiste.
Dans la première partie je préciserai le cadre théorique en articulant pensée privée et étude de la représentation dans l'action, dans la seconde partie j'aborderai les choix méthodologiques cohérents avec mon objet d'étude et dans la troisième partie, je présenterai quelques données issues des premières observations.


1 REPÉRES THÉORIQUES

1.1 "Se représenter" fait partie de la pensée privée du sujet.
Du point de vue théorique, ce travail se caractérise par le souci de réintroduire la prise en compte du sujet dans l'étude de la cognition. La pensée privée désigne la connaissance en acte, par le sujet, de ses outils intellectuels (actions mentales, évoqués), qu'il met en oeuvre spontanément dans son activité cognitive. En tant qu'objet d'étude cette pensée est accessible au psychologue par une technique d'entretien qui aide le sujet à expliciter ses savoirs faires cognitifs pré-réflexifs (cf Vermersch 91a,b).
Le terme de pensée privée s'inspire du statut du "langage privé" chez Vigotsky (1985) et (Rivière 1991), qui est une étape intermédiaire, avant la mise en mot pour la communication sociale.
Le caractère "privé" de cette pensée vient du fait que seul le sujet a un accès direct à sa mise en oeuvre. En ce sens, privé s'oppose à public, c'est à dire, à observable par un tiers.
De plus, cette pensée privée ne fait habituellement pas l'objet d'une communication avec d'autres, elle ne vise pas l'autre et par exemple ne fait pas l'objet d'un enseignement (Lloyd J.1991). En ce sens, elle a un caractère intime qui la distingue de la pensée socialisée, qui elle, suppose une mise en mot pour l'autre. On dispose, cependant, de témoignages sur cette pensée privée dans l'histoire des sciences et des techniques (Hadamard 1949, Dilts 1988a à propos d'Einstein, de Tesla) ou dans le domaine de la création littéraire (C Konczewski 1970, R. Boirel 1961) ou musicale (Dilts 1988b à propos de Mozart). Mais, précisément, ces informations sont issues de la correspondance privée ou de témoignages oraux notés par les contemporains. Elles ne font pas partie de l'oeuvre officielle et sont plutôt signalées comme des curiosités. Ces informations laissent cependant penser que ce qui constitue le caractère exceptionnel de la performance d'un expert est du domaine de sa pensée privée, avec le corrélat que c'est un savoir qui n'est pas conscientisé et généralement, les cogniticiens le savent bien, non verbalisé spontanément. De même, les difficultés d'apprentissage ou d'exécution peuvent être directement liées à cette pensée privée qui ne reçoit qu'une éducation indirecte puisqu'elle ne bénéficie pas d'échanges sociaux explicites. Pratiquement, il est intéressant de relever que cette prise en compte de la pensée privée vient actuellement du domaine de l'application. Car les informations issues de l'expérience subjective de la pensée semblent essentielles au pédagogue, à l'ergonome, au spécialiste en remédiation cognitive, à l'entraîneur, au cogniticien, au thérapeute pour l'atteinte de leurs buts. Cette articulation avec une pratique, loin d'être anecdotique est au contraire un point de repère épistémologique essentiel dans la formulation de recherches sur la cognition. Historiquement, l'étude de la pensée privée peut s'ancrer dans les travaux de l'école de Wurzbourg ( 1901, cf le livre de Burloud 1927 sur ces recherches), ceux de Binet (1903), de Burloud (1938) de Titchener. Mais ces travaux se sont éteints sans donner de suite. C'est avec des buts d'applications que ce sont développés des modèles innovants: d'une part avec l'oeuvre à vocation pédagogique de De La Garanderie (80, 84, 89) qui lui même se positionne en continuité avec la pensée de Burloud; et d'autre part dans le domaine thérapeutique, les pratiques formalisées de Grinder, Bandler, Dilts ( 1975, Dilts et al 1980) qui se présentent comme une approche de la "structure subjective de l'expérience".
La pensée privée me semble recouvrir deux grands domaines: d'une part celui des actions mentales, d'autre part la manière dont le sujet se représente un contenu particulier pendant qu'il est engagé dans une action finalisée. C'est ce second point que je vais développer.
1.2 Etudier la représentation ou l'action de se représenter?
Mon objectif est d'étudier une conduite particulière qui est le fait de "se représenter", pour cela je vais m'intéresser à l'expérience du sujet quand il accède à une évocation. Ma source d'information privilégiée sera ce qu'il peut en dire, c'est à dire ce qui est conscientisable de son expérience (cf § 2).
Ma proposition se démarque d'un certain nombre de positions visant à étudier non pas le "se représenter" mais "la représentation". La caractéristiques de ce second point de vue est d'évacuer le sujet , c'est à dire de ne pas prendre en compte la dimension subjective et par la même, de négliger des thèmes de recherches importants à la fois sur le plan théorique et sur le plan de l'application.
Une première manière d'évacuer le sujet est de ne s'intéresser qu'aux réponses qu'il donne (en particulier, sans donner les moyens , ou sans traiter ce que dit le sujet de sa propre expérience). En particulier, quand la représentation est définie à minima. C'est à dire comme conservation d'un modèle du monde (que ce soit la construction ou le résultat final). Dans ce cas, les objets d'étude classiques, sont la mise en évidence de cette conservation et les propriétés de ce modèle inférées des réponses du sujet (l'objectif étant alors de comparer ce modèle au referent). En ce sens minimal, il n'est même pas nécessaire d'utiliser le critère propre à la mémoire: la reconnaissance du passé en tant que passé (ce qui réintroduirait un critère subjectif). Il est alors justifié d'étudier les sujets humains comme les souris (cf Tolman, La représentation de l'espace chez les souris blanches).
Une autre manière de justifier l'élimination du sujet est de se référer à des objets de recherche dont le sujet est inconscient. Par exemple, il est inconscient des structures opératoires au sens de Piaget ou des structures linguistiques profondes au sens de Chomsky, il est inconscient des mécanismes psychologiques qui gèrent la production d'image ou des lois qui précisent la relation entre la recherche d'informations sur la représentation et dans le cas de perception. En effet, ces objets d'études sont inconnus du sujet puisqu'ils sont le produit d'inférences et ne peuvent appartenir à son expérience conscientisable.
L'argument serait alors qu'il est inutile de s'informer auprès du sujet de ce dont il ne peut être qu'ignorant.
La validité de cet argument porte sur le fait que la connaissance naïve du sujet ne saurait documenter des objets d'étude qui sont au delà ou en decca de son expérience. Mais cet argument ne rend pas ces objets d'études plus légitime que d'autres qui seraient accessible par la conscience du sujet. En particulier, cela ne supprime pas l'objet d'étude qui est la manière dont le sujet "se représente" une réalité. Non pas que l'on attende du sujet qu'il fasse la science de cette conduite, car alors on retomberait dans les croyances philosophiques sur le fait que la connaissance que le sujet a de son propre psychisme serait la seule certaine et véridique (cf les tentatives de psychologie phénoménologiques sur l'image de Sartre 1936, 1940). Le sujet documente les données à partir de son expérience, puisqu'il est le seul à y avoir accès. Cela ne préjuge pas de la valeur de vérité de ces données: il faut distinguer entre vérité subjective qui relève plus de la sincérité ou de la bonne foi du témoignage et vérité objective : "c'est bien ainsi que cela s'est passé".
1.3 "Se représenter" est lié aux modalités sensorielles
Toute notre activité est en relation avec notre environnement (y compris notre propre corps) à travers les récepteurs sensoriels. La psychologie a depuis longtemps étudié les activités perceptives, c'est à dire la manières dont nous trions, prélevons les informations parmi toutes les stimulations qui nous entourent en permanence. Mais il a peu été pris en compte comment ces accès sensoriels pouvaient déterminer l'évocation d'une réalité.
L'approche uniquement indirecte de la cognition du sujet et le privilège de l'aspect structural et déductif dans l'étude de l'intelligence ont probablement empêché que soit pris en compte un phénomène relativement simple à observer: quand nous évoquons une réalité nous pouvons le faire à travers des procédés marqués par la sensorialité.
Une des difficultés que l'on rencontre immédiatement, c'est l'absence de distinction entre le vocabulaire portant sur l'utilisation des organes sensoriels: voir avec ses yeux, entendre avec ses oreilles, ressentir un effort musculaire etc... et l'action de voir une image visuelle interne, entendre une chanson en pensée, éprouver le geste que nous avons fait il y a quelques jours. Voir, entendre ou ressentir une réalité absente est une conduite qui se déroule sans la participation directe des organes sensoriels. Cependant du point de vue neurophysiologique on a fait l'hypothèse que les mêmes structures centrales étaient en jeu. Mais l'expérience de la conduite de voir et d'évoquer une image visuelle est radicalement différente pour le sujet, or nous utilisons les mêmes termes pour les décrire.
La distinction entre perception et évocation est importante pour introduire l'hypothèse qu'il n'y a pas de relation nécessaire entre la modalité sensorielle dans laquelle s'effectue la perception et la (les) modalité sensorielle dans laquelle elle peut être évoquée. Entre les deux on peut faire l'hypothèse d'un codage, c'est à dire d'une traduction qu'opère le sujet entre sa perception et la manière dont il évoque la même réalité.
Par exemple, si je considère un mot écrit, cette information n'est accessible que par la vision (Braille exclut). Si un élève recherche l'orthographe de ce mot il peut se le représenter dans différentes modalités suivant la manière dont il l'a codé. Il peut se redire ce mot et en évoquer le son de sa prononciation ; il peut aussi s'en faire une image visuelle, soit du mot lui même, soit du référent; il peut encore commencer à le réécrire pour retrouver le déroulement de sensations musculaires familières. Cet exemple, montre que le codage est au moins logiquement possible, et qu'il a du sens. C'est à dire que pour chaque information présentée dans un canal sensoriel (perçu) le sujet peut le recoder avec des signifiants intériorisés appartenant à un ou plusieurs autre(s) canal sensoriel (évoqué). L'hypothèse de La Garenderie et de Grinder et Bandler c'est que chacun d'entre nous a une manière privilégiée de coder l'information représentée. Cette hypothèse n'a pas encore reçue de réponse satisfaisante, en particulier les nombreuses thèses réalisées aux États Unis sur ce sujet sont peu convaincantes. Il manque à l'heure actuelle, sur ce sujet une approche systématique de type différentielle qui ne préjugerais pas de l'existence de ces dimensions pour établir des critères stables permettant de repérer les différences intra et inter individuelles.